mardi 11 mars 2008
Les Démocrates déchirés, les Républicains lancés par Charlotte Lepri
Par Charlotte Lepri, chercheuse à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). (IRIS, 7 mars 2008)
Alors que les primaires du Texas, de l’Ohio, du Rhode Island et du Vermont ont définitivement garanti à McCain la candidature républicaine, elles ont en revanche confirmé le déchirement des électeurs démocrates entre deux candidats d’exception. Le choix entre deux personnalités atypiques, qui, quoi qu’il en soit, constitueront toutes deux une évolution dans le paysage politique américain, est un des plus grands dilemmes que le camp démocrate ait eu à affronter.
Hillary Clinton partait grande favorite de cette élection, mais elle a été prise au dépourvu par l’ampleur du phénomène Barack Obama, inconnu il y a encore peu. Eloquent et charismatique, Barack Obama est parvenu en quelques mois à créer autour de lui une véritable dynamique entretenue par des militants très motivés, les médias et internet. En peu de temps, il a réussi à faire passer Hillary Clinton pour un symbole de l’establishment whashingtonnien alors qu’elle n’a, faut-il le rappeler, des fonctions d’élue que depuis huit années. Bien plus, la perspective d’élire une femme à la Maison Blanche, qui constitue déjà une avancée formidable des mentalités, a été « ringardisée » par la perspective de voir un jeune métis à la tête des Etats-Unis.
Depuis le Super Tuesday du 5 février dernier, Barack Obama accumulait les victoires et confirmait son « big momentum ». Il a bénéficié en outre d’un traitement bien plus favorable dans les médias, américains et étrangers, qu’Hillary Clinton. Mais, coïncidence fâcheuse pour Barack Obama, ce manque d’impartialité, cet engouement pour le Sénateur de l’Illinois, a été mis en lumière juste avant l’élection de mardi dernier. De plus, cette situation confirme que la position de « favori » n’est pas forcément un avantage et que les électeurs sanctionnent rapidement les excès de confiance dont peuvent faire preuve les candidats (Rudy Giuliani, Hillary Clinton et Barack Obama).
De fait, il est encore aujourd’hui impossible de prédire qui des deux candidats représentera le camp démocrate à l’élection présidentielle. Mardi dernier, Hillary Clinton a certes gagné trois Etats sur quatre, mais Barack Obama conserve toutefois son avance en termes de délégués. En effet, au choix déjà difficile qu’ont à faire les électeurs démocrates s’ajoute une particularité technique dans le décompte des voix. Contrairement aux primaires républicaines, où le candidat qui remporte le vote populaire remporte tous les délégués de l’Etat, la répartition des délégués démocrates se fait à la proportionnelle, rendant plus incertaine encore l’issue finale.
Si elle n’a pas totalement renversé la tendance, Hillary a toutefois su montrer sa ténacité et sa combativité. Ces qualités pourraient jouer en sa faveur auprès des quelques 800 Super-délégués qui pourraient être amenés à jouer un rôle décisif dans le choix du candidat en août prochain à la Convention nationale du Parti. Ces Super-délégués, qui ont la particularité de ne pas être élus et de ne pas être officiellement engagés en faveur d’un candidat particulier jusqu’à la Convention, sont des membres du Congrès, des gouverneurs, des anciens présidents et vice-présidents, des membres éminents du parti démocrate. Si aucun des candidats ne s’est clairement démarqué d’ici août prochain, alors les Super-délégués pourraient faire basculer l’élection primaire dans un sens ou dans un autre.
Une dizaine d’Etats n’ont pas encore tenu leurs primaires, mais cela suffira-t-il à faire émerger clairement le futur candidat démocrates ? Beaucoup en doutent. C’est donc une bataille de longue haleine qui attend Hillary Clinton et Barack Obama jusqu’en août prochain date de la Convention démocrate à Denver qui scellera le sort final du candidat démocrate. Dans les primaires à venir, chaque voix, chaque délégué, chaque Etat vont compter, et sans nul doute, cette guerre fratricide laissera des marques.
Reste le cas des Etats du Michigan et de la Floride, qui pourraient devenir la clé du scrutin. A eux deux, ces Etats représentent plus de 300 délégués, mais ces délégués sont pour l’instant exclus de la Convention démocrate et n’ont donc pas le droit de voter pour choisir leur candidat. Le Michigan et la Floride avaient en effet voulu, malgré l’opposition du Parti démocrate, avancer les dates de leurs primaires pour peser davantage et s’assurer une plus grande visibilité médiatique dans la campagne. Le vote dans ces Etats a en réaction été invalidé par le Parti. Or, Hillary Clinton est arrivée largement en tête dans ces deux Etats. L’élection étant très serrée entre les deux candidats, la décision de réintégrer ou non les délégués du Michigan et de la Floride pourrait renverser la donne, aux dépens de Barack Obama, qui avait décidé de ne pas faire campagne dans ces Etats. Si aucun compromis n’est trouvé pour décider du sort de ces délégués, il reviendrait alors à la commission d'accréditation de la convention nationale de Denver de trancher.
Dans cette primaire démocrate, le véritable gagnant est finalement John Mc Cain. Le candidat républicain, en qui personne ne croyait il y a encore quelques mois, est le principal bénéficiaire du duel interminable dans le camp démocrate. Il peut d’ores et déjà se lancer dans une campagne nationale, prenant ainsi une bonne longueur d’avance sur son futur concurrent.
Source : http://www.iris-france.org/Tribunes-2008-03-07.php3
mercredi 5 mars 2008
Primaire fratricide chez les démocrates
Ce « second Super Tuesday » (formule due à l’équipe de campagne de John McCain) plonge le parti démocrate dans une lutte sans merci pour l’investiture. Barack Obama conserve son avance en nombre de délégués tandis qu’Hillary Clinton maintient en sursis sa candidature. En effet, mathématiquement parlant, le choix du candidat démocrate devrait désormais reposer dans les mains des super délégués qui se prononceront lors de la Convention (25-28 août).
Pourquoi Barack Obama perd son momentum (sa dynamique) lors des quatre primaires du Texas, de l’Ohio, du Vermont et du Rhode Island ?
Une campagne négative a succédé à la campagne enthousiaste et courtoise de janvier février. Si le ton de la campagne a changé, il convient de distinguer trois éléments :
1) un nouveau contexte médiatique jouant en la défaveur de Barack Obama
2) les conséquences de la politique menée par l’équipe de campagne de la sénatrice de New York pour relancer l’ex first lady dans la course à l’investiture
3) une semaine de revers personnels précédent le scrutin pour le sénateur de l’Illinois
D’abord, Barack Obama subit un retour de bâton médiatique lié à l’obamania ambiante post Super Tuesday. La fascination des médias pour le sénateur de l’Illinois est d’ailleurs criée haut et fort par ses adversaires. Le tournant s’opère suite à un sketch comique de l’émission Saturday Night Live hyper critiquée, dans lequel les acteurs parodient l’idolâtrie d’Obama par les médias. Dès lors, un nouveau regard, plus impartial, sur le sénateur de l’Illinois est porté par les journalistes.
A ce retournement se superpose une offensive du lobbying féministe qui voit les espoirs de l’élection d’une femme à la magistrature suprême des Etats-Unis diminués. Lors de la même émission citée ci-dessus, Tina Fey, comédienne féministe, prend à partie les femmes qui refusent de voter Hillary Clinton sous prétexte qu’elle est sévère et une sal*pe (bitch). Elle cite les nonnes catholiques austères qui l’ont si bien éduquée en insistant que les sal*pes sont les femmes qui accomplissent le plus dans le monde. Tina ajoute enfin quel pays se refuserait l’opportunité d’avoir deux co-présidents qualifiés ? (pour approfondir ce point lire le post du 5 mars 2008 de C. Nnaemeka, Blog Route 44 sur lefigaro.fr)
Ensuite, depuis le Super Tuesday, la campagne de l’ex first lady a évolué. Bill Clinton s’est effacé de la campagne. Sa (sur)présence desservait son épouse incarnant l’antichangement. De plus, Hillary Clinton a multiplié les attaques sur la capacité d’Obama à diriger le pays. Elle a ouvert la porte à la campagne négative par la violence de son discours. Ce ton agressif rompt avec le ton consensuel d’Obama rassembleur. Il repose sur les attentes d’une partie de l’opinion. Dans l’adversité, Hillary est réputée pour sa capacité à rebondir. Face aux défaites successives, elle a su montrer le visage d’une femme combattante, finalement qui survit après ses victoires de l’Ohio et du Texas.
Enfin, il faut noter les trois incidents exploités par le camp Clinton qui ont touchés directement le sénateur de l’Illinois. L’affaire Tony Rezko, un lobbyiste qui aurait contribué à sa campagne, actuellement poursuivi pour détournement de fonds. Obama a aussi été contraint de reconnaître publiquement que son conseiller économique Austan Goolsbee ait discrètement prévenu les autorités canadiennes de ne pas s'inquiéter des propos de campagne du candidat dénonçant le traité de libre échange de l'Amérique du nord (Alena). Obama a également souffert de la diffusion en dernière minute d’un clip baptisé children. On y voit des enfants dormir paisiblement pendant qu'un téléphone sonne à la Maison Blanche. « Qui voulez vous voir décrocher le téléphone en pleine nuit ? » alors qu’il se passe « quelque chose dans le monde » interroge le clip montrant Hillary entrain de répondre. Il décrédibilise implicitement Obama incapable de réagir à une crise de sécurité.
Si Barack Obama a perdu en termes de voix le Texas, il risque de l’emporter en nombre de sièges. Ses résultats témoignent qu’il n’est pas encore parvenu à convaincre chez les Latinos de plus de 35 ans, les femmes et les ménages les plus pauvres. Chez les démocrates, l’affrontement fratricide risque d’offrir la maison blanche à John McCain.
mardi 4 mars 2008
Hillary, la machine candidate
Le duel Hillary Clinton – Barack Obama se déroule dans le cadre des primaires. L’affrontement oppose des candidats d’un même parti. Le débat d’idées n’est donc pas l’enjeu majeur puisque les deux impétrants ont fait les mêmes choix fondamentaux. Ce qui compte, ce sont les candidats, leur comportement, leur personnalité dans la mesure où la campagne permet de la saisir, leur capacité à assurer la victoire du parti aux élections présidentielles de novembre.
Dans l’opinion américaine, l’image d’Hillary Clinton souffre d’une réputation de guerrière glaciale. L’épisode des larmes d’Hillary à la veille de la deuxième primaire dans le New Hampshire a été présenté comme une stratégie de communication politique visant à montrer le caractère humain de l’ex first lady. Son équipe de campagne n’a pas – ou n’est pas parvenu à – corriger cette image, alors que l’équipe d’Axelrod qui dirige la campagne de son principal rival a réussi à sacraliser la candidature du jeune sénateur de l’Illinois.
Le clip "Jack and Hill", contre offensive au clip "We Are The Ones Song", en témoigne. Si sa conception ne manque pas d’humour, il me semble inadapté et peu efficace. Pour illustrer leur soutien à l'ex-first lady, Jack Nicholson et le réalisateur Rob Reiner ont réalisé ce petit clip, avec les répliques que l'acteur a prononcées dans ses films les plus célèbres. C’est l'occasion de voir le Joker de Batman ou l'effrayant Jack Torrence de The Shining vanter les qualités de la candidate... Sans oublier le meilleur moment : un Nicholson en affreux colonel Nathan Jessep dans Des Hommes d'Honneur, qui lance : "Laissez-moi vous dire, messieurs, qu'il n'y a rien de plus sexy qu'une femme devant laquelle on se met au garde-à-vous"... Le programme d’Hillary est affiché entre chaque extrait de film. Son portrait n’apparaît pas. Un clip académique, digne d’une machine électorale sans visage humain, qui ne permet en rien d’améliorer l’aura de la candidate.
A ce propos, il faut signaler une anecdote assez significative, rapportée par Laurence Haïm sur son blog USA 2008 (post du 1 mars 2008). Lors d’une réunion publique de vendredi dans l’Ohio, Hillary Clinton récite son programme point par point. Soudain, elle est interpellée par une femme en pleure, endettée et au chômage, affichant son malheur et réclamant l’aide de la candidate. La réponse n’est pas spontanée et décevante : « je vois effectivement que ca va très mal pour vous ». Puis elle enchaîne pour répéter comme une machine toutes ses propositions économiques. Huit minutes de discours face aux pleurs. Hillary Clinton apparaît telle une machine politique incapable du moindre sentiment humain en public. Bref, une dame de fer face aux drames de la vie. Qu’aurait fait Barack Obama dans une telle situation ? Ne serait – il pas descendu de son estrade pour serrer dans ses bras cette femme désemparée ? Certes, nul ne le saura. Mais cette interrogation en dit long sur l’image d’Hillary Clinton par rapport à son concurrent.
samedi 1 mars 2008
We Are The Ones Song ou la communication politique selon Axelrod
A l'approche des primaires cruciales de mardi au Texas, dans l'Ohio, le Vermont et le Rhode Island, les Américains assistent à une nouvelle offensive de l'équipe d’Axelrod dirigeant la campagne d'Obama. L'élection peut se jouer mardi prochain. En effet, à la veille de ces scrutins, l'enjeu est de taille pour la candidate Hillary Clinton. Bill Clinton a reconnu publiquement que «si elle gagne le Texas et l'Ohio, elle sera la candidate démocrate. S'ils ne l'élisent pas, je ne pense pas qu'elle le sera».
Comme à la veille du Super Thuesday, un clip présentant des people soutenant le sénateur de l'IIinois surgit sur le web. Dans la ferveur actuelle, et avec le rôle d'internet dans la campagne, le clip risque d'être visualisé par des millions de spectateurs, c'est-à-dire des électeurs potentiels. Les médias vont évoquer cette nouvelle chanson écrite par Will I Am, autant d'occasions supplémentaires de prononcer le nom d'Obama.
Tout comme Yes We Can, ce clip vise à faire connaître le nom d'Obama et inciter les Américains à voter pour lui. Comme je l'ai écrit dans un précédent post, le passé politique du sénateur de l'Illinois est moins prestigieux que celui de sa rivale Hillary Clinton, sa renommée au plan fédéral reste à faire. Tout au long de la chanson, le nom d’Obama, le slogan "change", le mot "America" sont répétés par des personnalités telles que Jessica Alba, Kerry Washington, Zoe Kravitz, Adrianne Palicki… On notera qu'une plus grande place est accordée aux Hispaniques, sans oublier les Afro Américains. Tout ceci montre :
1) Les primaires du Texas sont bien présentes dans les têtes des producteurs du clip lors de sa réalisation.
2) Au cours de la campagne, Obama est parvenu à capter une partie du vote hispanique, notamment chez les jeunes. Cette nouvelle donnée est désormais intégrée par l'équipe d'Axelrod. Le discours fait référence à la nation d'immigrants qu'est l'Amérique.
3) Obama cherche à mobiliser en sa faveur les jeunes, qui votent peu lors des présidentielles, en leur adressant ces deux clips. Les jeunes personnalités engagées renvoient plus spécifiquement à "une" culture jeune, et doivent donc faciliter l'identification jeune électeur - candidat Obama.
Yes We Can me semblait plus originale, avec la superposition du discours d'Obama, avec un message plus clair. We Are The Ones montre qu'Obama n'est pas le candidat des Afro Américains, mais de l'Amérique toute entière.
Un nouveau défi : ne pas saturer l'opinion de plus en plus acquise par cette hypercommunication.
